La gestion de l’eau devient l’un des grands enjeux économiques pour les PME, les villes et l’industrie. Lors de l’événement Water for Growth, BNP Paribas Fortis a réuni des dirigeants d’entreprise, des experts et des chercheurs pour rappeler que l’eau est aujourd’hui bien plus qu’un service d’utilité publique, mais s’impose comme “une ressource stratégique et un levier de croissance économique durable.”
La Belgique figure dans le top 20 mondial des pays exposés à un risque de stress hydrique extrême. Cependant, la transition vers une gestion intelligente de l’eau progresse lentement au sein des entreprises et des communes. La coopération, le financement et la vision à long terme manquent toujours à l’appel.
“Les technologies intelligentes liées à l’eau existent pourtant. Mais pour les faire connaître aux entrepreneurs, il est important de cartographier également l’impact indirect de l’eau”, avance Dieter Dirickx, Head of Sustainable Business Competence Center chez BNP Paribas Fortis.
Dirk Halet, coordinateur stratégique chez VITO Kennispunt Water, confirme: “Si les compteurs intelligents, les technologies membranaires, les systèmes de refroidissement plus efficaces et la récupération de l’eau sont déjà utilisés aujourd’hui, leur déploiement à grande échelle reste limité.”

Les technologies intelligentes liées à l’eau existent pourtant. Mais pour les faire connaître aux entrepreneurs, il est important de cartographier également l’impact indirect de l’eau.
Dieter Dirickx, Head of Sustainable Business Competence Center chez BNP Paribas Fortis
Des choix coûteux
Kurt Peys, directeur Team Bedrijfstrajecten chez VLAIO, dresse le même constat: “Les entreprises disent souvent qu’elles préfèrent se concentrer dans un premier temps sur les défis énergétiques, la cybersécurité et l’IA. L’eau ne figure pas encore parmi leurs priorités.”
Il observe toutefois que la situation évolue rapidement dès que l’eau menace la continuité des activités. “Ne pas investir est aussi un choix. Et à long terme, ce choix peut se révéler particulièrement coûteux.”
Selon Dirk Halet, la clé réside dans la coopération et le partage des connaissances. Il cite des projets couronnés de succès dans le secteur brassicole, où des entreprises ont pu réduire ensemble leur consommation d’eau de 10 à 20%. La numérisation et le suivi des données y jouent un rôle essentiel. “Lorsqu’une entreprise comprend sa consommation d’eau, elle peut se comparer aux autres et identifier les points à améliorer.”
La nature comme infrastructure
Outre les solutions technologiques, le débat entre experts a également abordé le rôle des interventions fondées sur la nature. Tara Op de Beeck, chercheuse à l’université d’Anvers, plaide pour un changement de mentalité. “Les solutions fondées sur la nature doivent être considérées comme de véritables infrastructures, au même titre que les routes, les ponts et les tunnels.”

Les toitures vertes, les zones d’infiltration et les bassins de rétention sont des solutions qui non seulement s’attaquent aux problèmes climatiques mais améliorent également la qualité de vie.
Tara Op de Beeck, chercheuse à l’université d’Anvers
À ses yeux, des dispositifs comme les toitures vertes, les zones d’infiltration et les bassins de rétention des eaux de pluie apportent des réponses à plusieurs défis: la gestion de l’eau, la biodiversité, la qualité de l’air et le bien-être. “Ce sont des solutions qui non seulement s’attaquent aux problèmes climatiques mais améliorent également la qualité de vie.”
Ces projets se heurtent néanmoins souvent à un obstacle financier. Les bénéfices dégagés sont largement répartis dans la société et ne profitent pas à un acteur unique. “Tout le monde en récolte les fruits, mais personne ne veut supporter l’intégralité de l’investissement”, résume Tara Op de Beeck. De nouvelles formes de coopération entre acteurs publics et privés sont dès lors nécessaires.
Financer les solutions liées à l’eau
Pour BNP Paribas Fortis, la thématique de l’eau dépasse désormais largement le cadre d’un simple rapport de durabilité. Au cours des deux ans et demi écoulés, la banque a accordé environ 150 millions d’euros de prêts verts dans des projets liés à l’eau.

Les entreprises disent souvent qu’elles préfèrent se concentrer dans un premier temps sur les défis énergétiques, la cybersécurité et l’IA. L’eau ne figure pas encore parmi leurs priorités.
Kurt Peys, directeur Team Bedrijfstrajecten chez VLAIO
Ces financements ont notamment été octroyés à des administrations locales pour des investissements dans la désimperméabilisation des sols et les bassins d’infiltration. “Un projet concret concerne la ville de Genk. Il porte sur le réaménagement, la végétalisation et la désimperméabilisation du centre-ville. Il vise également à rendre les infrastructures plus résilientes face aux événements climatiques”, illustre Dieter Dirickx. “Cet exemple illustre comment les acteurs publics et privés peuvent s’unir pour générer ensemble un impact sociétal positif.”
Risque financier
Néanmoins, le risque financier engendré par l’eau et sa gestion ne cesse de s’alourdir. Les entreprises qui anticipent insuffisamment la pénurie d’eau ou le durcissement de la réglementation pourraient, à terme, être fragilisées économiquement.
Pour concrétiser ces risques économiques, écologiques et sociaux, VITO Kennispunt Water a élaboré un guide permettant d’établir un “plan d’urgence eau”.
“Les pénuries d’eau peuvent entraîner des pertes de production, des interruptions dans la chaîne d’approvisionnement, des problèmes de qualité, une hausse des coûts opérationnels et une atteinte à la réputation”, détaille Dirk Halet. “Dans le même temps, les risques financiers augmentent sous l’effet de la hausse des prix de l’eau, du durcissement des normes de rejet et des investissements nécessaires pour booster la résilience des entreprises face au changement climatique.”

Si les compteurs intelligents, les technologies membranaires, les systèmes de refroidissement plus efficaces et la récupération de l’eau sont déjà utilisés aujourd’hui, leur déploiement à grande échelle reste limité.
Dirk Halet, coordinateur stratégique chez VITO Kennispunt Water
“En identifiant systématiquement ces risques et en les intégrant dans un plan d’urgence, les entreprises obtiennent une meilleure vision de leurs vulnérabilités et peuvent adopter à temps les mesures nécessaires pour garantir leur continuité. C’est important non seulement pour l’entreprise elle-même, mais aussi pour les professionnels de la finance et les investisseurs, qui tiennent de plus en plus compte des risques liés à l’eau dans leur évaluation.”
“Notre banque doit effectivement comprendre les risques auxquels une entreprise est exposée”, ajoute Dieter Dirickx. “Cela a un impact sur sa rentabilité et donc sur sa capacité de remboursement.”
C’est pourquoi il croit en une réglementation européenne capable de visibiliser plus rapidement les risques liés à l’eau, d’inciter les entreprises à agir – malgré la complexité des démarches – et de générer un impact concret.
L’eau a de multiples visages
Selon Dieter Dirickx, de nombreuses entreprises partagent encore une vision trop uniforme de l’eau. “Nous parlons souvent de l’eau comme s’il s’agissait d’un tout, alors qu’il existe en réalité plusieurs types d’eau, l’eau potable, l’eau de pluie, les eaux usées, etc. Chacune a une valeur économique et écologique différente.”
Il plaide dès lors pour une approche radicalement différente des zones d’activité économique : ne plus les considérer comme des sites isolés, mais comme des écosystèmes circulaires dans lesquels chaque entreprise peut utiliser l’eau des autres acteurs présents sur le même territoire. “Il faut savoir ce que fait son voisin. Les eaux usées d’une entreprise peuvent devenir une ressource pour une autre entreprise.”