Selon le World Economic Forum, près de 70% de la nouvelle valeur économique créée au cours de la prochaine décennie proviendra des plateformes numériques. Lors du cinquième événement Power of ESG, ESG District, KPMG et BNP Paribas Fortis ont réuni des start-up et des entreprises bien établies au Wintercircus de Gand. Une question était au cœur des échanges: comment les entreprises peuvent-elles faire en sorte que la technologie ne génère pas seulement un business case solide, mais contribue aussi à une société plus durable?
“L’IA, c’est 10% de technologie et 90% d’humain”, affirme Anthony Belpaire, Head of AI chez BNP Paribas Fortis. “La technologie n’est qu’un moyen. La vraie force réside dans les personnes qui l’utilisent. Le succès passe par l’accompagnement des collaborateurs dans le changement, et pas uniquement par la construction de systèmes intelligents. Pour notre part, davantage qu’une simple amélioration, nous voyons l’IA comme une réinvention de notre organisation.”
BNP Paribas Fortis déploie l’IA dans trois domaines: les clients, les processus internes et les collaborateurs. La technologie accélère des millions d’interactions avec les clients, automatise des tâches administratives et soutient les collaborateurs grâce à des outils comme l’assistant interne Yara.

“Nous ne voulons pas d’un monde où une partie de nos collaborateurs utilise l’IA et l’autre non: tout le monde doit pouvoir travailler au même niveau”, poursuit Anthony Belpaire. L’IA doit toutefois être utilisée de manière responsable. “Nos processus d’IA doivent être clairs et explicables. Le contrôle humain reste donc indispensable.”
Une IA durable
“Le fait que l’IA occupe une place croissante dans l’agenda de durabilité ressort aussi de la récente CSO Survey de KPMG”, déclare Michael Wagemans, Partner et Head of Sustainability chez KPMG en Belgique. “Cette enquête menée auprès de Chief Sustainability Officers en Belgique et au Luxembourg montre qu’une majorité de CSO considèrent la technologie, les données et l’IA comme des éléments essentiels de la réponse aux défis de durabilité.”
Vanessa De Waele, Group General Counsel & Sustainability Director chez team.blue, prestataire de services d’hébergement Web et de cloud computing, souligne à son tour l’importance de la responsabilité. “Celui qui expérimente avec l’IA doit assumer la responsabilité de son impact. Cela concerne la consommation d’énergie, mais aussi l’impact social, la confiance et l’utilisation responsable.”

À ses yeux, une IA durable ne saurait être portée par un seul département ou une seule fonction. Chez team.blue, les équipes durabilité, technologie, data, sécurité et juridique poursuivent ensemble un même objectif. “En organisant l’IA de manière centralisée, nous pouvons mesurer, suivre et ajuster. C’est la seule façon, à terme, d’optimiser l’utilisation des ressources et de réduire l’impact.”
“La technologie est l’instrument, mais les données sont la véritable superpuissance”, ajoute-t-elle. “Aujourd’hui, des données cruciales sont dispersées entre les entreprises et les centres de données. Si nous parvenons à combiner ces données de manière sécurisée, nous créerons un formidable levier pour la durabilité.”
Celui qui expérimente avec l’IA doit assumer la responsabilité de son impact. Cela concerne la consommation d’énergie, mais aussi l’impact social, la confiance et l’utilisation responsable.
Vanessa De Waele, Group General Counsel & Sustainability Director chez team.blue
Partager les données
Kube est l’une de ces plateformes de partage de données ESG. Développée par Karomia, Isabel et les quatre grandes banques belges, elle permet aux entreprises de centraliser leurs données ESG et de durabilité de manière standardisée et sécurisée. “Notre plateforme, utilisée par toutes les sociétés publiques d’investissement, structure et partage les données ESG au sein d’un écosystème de plus en plus large de banques, d’investisseurs et d’entreprises”, détaille Jens Verhiest, cofondateur de Karomia.

Grâce à Kube, les données ESG ne sont pas seulement échangées plus facilement: elles s’imposent dans la prise de décision, notamment dans les analyses de risques et la modélisation climatique. “Au lieu de rapports fragmentés, un système central voit le jour”, précise Jens Verhiest. “Les entreprises peuvent y rendre leurs informations de durabilité partageables en toute sécurité avec l’ensemble de la chaîne de valeur.”
Même si les données sont numériques, des centres de données physiques restent nécessaires pour les stocker, les traiter et en assurer la disponibilité. Avec l’essor de l’IA, ce besoin ne fait qu’augmenter.
Or, les centres de données sont souvent critiqués pour leur forte consommation d’énergie. Selon Laurens van Reijen, Managing Director de LCL Data Centers, le secteur investit massivement dans des technologies plus efficaces.
Nous recourons à des circuits d’eau fermés, ce qui évite tout apport d’eau externe pour le refroidissement. Le système fonctionne entièrement en boucle réutilisable.
Laurens van Reijen, Managing Director de LCL Data Centers
Son entreprise regarde au-delà de ses propres sites et investit dans les énergies renouvelables grâce à des collaborations avec des agriculteurs. “Nous développons des projets éoliens dans lesquels des exploitations agricoles peuvent mettre leurs toitures à disposition, tandis que LCL co-investit, via des contrats à long terme, dans la production éolienne locale.”
Cette approche crée selon lui un double effet: une pression environnementale réduite de la part des centres de données, et des revenus supplémentaires stables pour les exploitations agricoles.
Jumeaux numériques
Les start-up jouent elles aussi un rôle-clé dans l’utilisation durable de l’IA. “Les jeunes entreprises repoussent les limites du possible sur les plans technologique et sociétal, généralement avec une attention marquée pour les gains climatiques et d’efficacité”, avance Dorien Van Steenberge, CEO du Wintercircus.
Ce hub créatif en pleine croissance, dédié aux start-up, a contribué cette année à hisser Gand à la 10e place du classement international des principales villes technologiques sur la base du nombre d’innovations par habitant.

Le Wintercircus accueille ainsi AM-Team, une spin-off de l’UGent. L’entreprise aide 120 clients dans 24 pays à rendre leurs stations d’épuration plus efficaces grâce à des jumeaux numériques (digital twins) pilotés par l’IA. Résultat: une consommation réduite d’énergie et de produits chimiques, une meilleure qualité de l’eau et des émissions plus faibles.
Pour Wim Audenaert, CEO et cofondateur d’AM-Team, l’innovation ne tient dans la durée que si elle fonctionne aussi sur le plan économique. “Il faut un business case. Nos clients ne veulent pas seulement émettre moins, ils veulent aussi diminuer les coûts.”
C’est indispensable pour rendre les technologies durables évolutives, ajoute Wim Audenaert, qui pointe au passage la lenteur parfois observée dans l’adoption de nouvelles solutions. “On ne peut pas forcer le marché. Si les entreprises ne voient pas le problème, elles ne paieront pas pour la solution. Il faut alors faire preuve de patience. Le chemin entre le projet-pilote et l’application à grande échelle peut facilement prendre 10 à 15 ans!”
L’IA nous aide en traduisant les enseignements issus de milliers d’interactions en choix politiques exploitables.
Ellen Batens, COO de Go Vocal
Les collaborations entre start-up et entreprises établies peuvent considérablement accélérer l’innovation, estime Tom Defruyt, Head of Innovation chez le fournisseur d’énergie Eneco. “Nous menons des projets-pilotes avec des entreprises comme Nox et Powernaut afin de piloter intelligemment les pompes à chaleur et les batteries. Cela permet de mieux aligner l’offre et la demande, et d’utiliser le réseau plus efficacement.”
Tom Defruyt voit beaucoup de potentiel dans ce type de collaborations, mais se dit freiné par le cadre politique. “L’électrification et la sortie du gaz progressent trop lentement. Il manque à la fois les incitants et la contrainte. Les incitants fiscaux pour opérer la transition sont trop limités, et il n’existe pas de plan clair pour sortir progressivement des systèmes de chauffage fossiles. En Belgique, les chaudières au gaz peuvent encore être remplacées librement, alors que des pays voisins l’interdisent déjà.”
Il évoque également les projets européens visant à réduire les factures d’électricité grâce aux compteurs intelligents et à une utilisation plus fine du réseau. “C’est un bon exemple de tech for good: il ne s’agit pas de poser davantage de câbles, mais d’utiliser de façon plus affûtée ce que nous avons déjà.”

Démocratie numérique
Pour la plateforme citoyenne Go Vocal, la tech for good pose aussi la question du rôle que la technologie peut jouer dans le renforcement de la confiance envers les institutions et les pouvoirs publics. Go Vocal veut soutenir la démocratie locale en associant structurellement les citoyens aux politiques publiques grâce à la participation numérique.
“Notre plateforme offre aux pouvoirs publics la possibilité de consulter les citoyens au moyen d’enquêtes et de sondages”, explique Ellen Batens, COO de Go Vocal. “Les contributions sont ensuite analysées et réinjectées dans le processus décisionnel.” L’entreprise travaille désormais pour plus de 600 administrations publiques.
Parallèlement, Go Vocal développe des solutions d’IA pour booster l’efficacité et la pertinence des projets de participation. “À terme, nous voulons que la participation citoyenne alimente naturellement les politiques publiques – non pas comme une exception, mais comme la norme”, indique Ellen Batens. “L’IA nous y aide en traduisant les enseignements issus de milliers d’interactions en choix politiques exploitables.”