Les conseils d’administration face aux obligations ESG: “La prise de conscience manque au plus haut niveau”

Les membres des conseils d’administration ne sont pas suffisamment préparés pour gérer efficacement les obligations ESG, déplore Luc Van Liedekerke, professeur d’économie, de philosophie et d’éthique des affaires. “Malgré une tendance sociétale claire en faveur de la durabilité, les connaissances ESG dans les CA sont souvent limitées ou dépassées.”

La plupart des administrateurs manquent d’une compréhension fondamentale de ce que signifie concrètement l’ESG (environnement, social et gouvernance), affirme d’emblée Luc Van Liedekerke. Ce professeur de l’université d’Anvers et de la KU Leuven suit depuis des décennies l’évolution de la durabilité et de la bonne gouvernance dans le monde des affaires.

“Toute une génération a été formée sans ces thèmes dans le programme de base”, regrette-t-il. “Chez les étudiants d’aujourd’hui, en revanche, je constate une attention évidente pour la durabilité, l’égalité et la responsabilité sociétale.”

Comment les choses ont-elles évolué ces 30 dernières années? “Quand j’ai débuté en 1992, il n’existait littéralement aucune donnée ESG. On sélectionnait les entreprises sur la base d’anecdotes, comme: ‘Je connais le CEO, c’est une bonne personne.’ Bien que le flux d’informations soit désormais immense, la prise de conscience fait encore souvent défaut.”

Retour de bâton politique

Selon lui, l’ESG a été un sujet de niche jusqu’à ce qu’il soit institutionnalisé par le biais du Green Deal européen. “C’est alors qu’il a été pris au sérieux: les entreprises et les banques l’ont intégré dans leur politique.”

Cette reconnaissance officielle n’en a pas moins provoqué un choc. “Tout le monde a dû se lancer brusquement. Cela a causé une vraie panique. Ensuite, il y a eu le retour de bâton politique: le Green Deal a été atténué, des obligations comme la CSRD ont été revues à la baisse… Beaucoup d’entreprises ont interprété cela comme la fin de l’ESG.”

Penser que l’ESG est terminé est une pure absurdité. Le courant sociétal sous-jacent est bien trop fort pour cela.

Luc Van Liedekerke, professeur à l’université d’Anvers et à la KU Leuven

C’est une erreur, estime le professeur. “Penser que l’ESG est terminé est une pure absurdité. Quiconque observe cet univers depuis longtemps sait que la durabilité connaît des mouvements de flux et de reflux. La tendance sociétale vers une durabilité accrue est là, et bien là! Les valeurs de la société changent, et les entreprises devront suivre. Car le courant sociétal sous-jacent est bien trop fort.”

Le mythe de la complexité

Il existe un malentendu tenace selon lequel la politique ESG serait trop complexe à mettre en œuvre. “C’est aussi un non-sens”, tranche Luc Van Liedekerke. “Il y a des objectifs clairs, des méthodes de mesure et des liens avec la politique de bonus. L’ESG peut parfaitement être intégré dans la gestion quotidienne de l’entreprise. Mais cela demande une prise de conscience et de la formation.”

Il cite des exemples en Flandre-Occidentale, comme l’entreprise textile Bel&Bo, où les représentants de la jeune génération au sein de la direction se penchent activement sur la durabilité et la chaîne d’approvisionnement. “Ils ont compris que la durabilité est essentielle à leur avenir, et prennent leurs responsabilités.”

Formation et sensibilisation

Pour le professeur d’université, ce qui doit être fait pour inverser la tendance s’articule autour de trois thèmes: formation, collaboration et sensibilisation.

“Tout commence par une prise de conscience au plus haut niveau. Des organisations comme l’Institut des administrateurs Guberna doivent inscrire l’ESG à l’ordre du jour de leurs formations. Les journées d’étude et autres formations pour administrateurs sont, à ce titre, essentielles.”

Sans prise de conscience au plus haut niveau, les objectifs ESG resteront lettre morte.

Luc Van Liedekerke, professeur à l’université d’Anvers et à la KU Leuven

Les établissements d’enseignement et les autorités de surveillance portent eux aussi une responsabilité en la matière. “Les réviseurs, par exemple au sein de l’Institut des réviseurs d’entreprises (IBR-IRE), doivent apprendre à évaluer les informations ESG. Ils devront bientôt fournir une ‘assurance’ sur les rapports ESG, tout comme pour les données financières.”

En outre, une attention continue à l’égard de la durabilité dans les médias et la littérature spécialisée est absolument indispensable. “Il est important d’écrire sur ce sujet. Tant que la prise de conscience fait défaut au plus haut niveau, les objectifs ESG resteront lettre morte.”

Vision à long terme

Enfin, Luc Van Liedekerke insiste sur la réflexion de long terme. “L’ESG n’est pas une mode, il reflète des changements sociétaux, comme l’égalité des sexes et la conscience environnementale. Ces mouvements ne disparaîtront pas. Vous pouvez les ignorer… jusqu’à ce que la prochaine crise vous contraigne à repartir de zéro. Les entreprises ont le choix: attendre que l’eau leur monte jusqu’au menton, ou apprendre à nager dès maintenant.”