“Le leadership autoritaire fait son grand retour à l’échelle mondiale”

Jochanan Eynikel, philosophe de l’entreprise chez ETION

Après des années de mise en avant du leadership centré sur l’humain et la connexion, les leaders autoritaires regagnent du terrain. Ce changement de paradigme sociétal a des répercussions sur le monde des affaires, analyse le philosophe de l’entreprise Jochanan Eynikel. “Les dirigeants sont confrontés à des choix cruciaux qui détermineront s’ils continuent à connecter les gens ou s’ils tombent dans une culture de la peur et de la servitude.”

Ces dernières décennies, le monde des affaires s’est de plus en plus orienté vers un leadership centré sur l’humain. Surtout dans les années 2010, le modèle de management classique et autoritaire a perdu en popularité. Les employés demandaient davantage de participation, d’autonomie et de sens.

Les équipes autogérées sont devenues la norme. Pensez au livre influent Reinventing Organizations de l’auteur belge Frédéric Laloux, qui encourage les entreprises à repenser leur structure autour de la confiance, de la transparence et de l’autogestion.

“La Silicon Valley, avec ses firmes technologiques innovantes et ses cultures d’entreprise progressistes, a longtemps été considérée comme un exemple éclairant”, déclare Jochanan Eynikel, philosophe de l’entreprise chez ETION, le forum pour l’entrepreneuriat engagé.

Dans ce contexte, le leadership de connexion est devenu un idéal absolu, axé sur la collaboration, la connexion humaine et un environnement de travail porteur de sens.

Retour au hard leadership?

Ce modèle centré sur l’humain semble actuellement moins évident. À l’échelle mondiale, le soutien au leadership autoritaire s’accroît, en politique autant que dans la société en général.

“Des recherches, notamment de la VRT, montrent que près d’un Flamand sur trois est ouvert à un leader qui ne se soucie pas des élections”, souligne Jochanan Eynikel. “Et au niveau mondial, les régimes autocratiques sont, pour la première fois en 20 ans, plus nombreux que les régimes démocratiques.”

Cette tendance sociétale commence à se répercuter dans le monde des affaires, bien que l’impact soit encore limité. “Aux États-Unis, où beaucoup de tendances émergent, vous voyez des leaders technologiques comme Elon Musk et Peter Thiel flirter de plus en plus avec des idées autoritaires. La question est de savoir si cette mentalité va se répandre en Europe.”

Dans les entreprises autoritaires, la créativité et l’ouverture passent au second plan.

Jochanan Eynikel, philosophe de l’entreprise chez ETION

Menace pour l’innovation

Que se passerait-il si le leadership autoritaire gagnait du terrain au sein de nos entreprises? Pour Jochanan Eynikel, les risques sont considérables. “Dans les environnements autoritaires, les employés se concentrent sur le fait de plaire à leur supérieur, plutôt que sur l’intérêt de l’organisation. La créativité, la collaboration et l’ouverture passent au second plan. Les erreurs sont cachées, l’information est retenue par crainte de sanctions.”

Les équipes diversifiées, dans lesquelles l’innovation et la collaboration sont cruciales, rencontrent particulièrement des difficultés dans une culture autoritaire. “Les gens n’osent plus critiquer, l’expertise demeure inexploitée, les dirigeants n’entendent que ce qu’ils veulent entendre.”

Aux yeux du philosophe, une telle situation ne conduit pas à de meilleures décisions, mais à de dangereux angles morts.

Le connecting leadership conserve toute sa pertinence

La montée du leadership autoritaire ne signifie toutefois pas que les connecting leaders perdent la bataille. Tant qu’il n’y a pas de crise majeure de l’économie ou du marché du travail, la demande de participation, de sens et de culture de travail positive ne faiblit pas.

“Les entreprises qui investissent dans une culture d’entreprise solide et humaine, avec une vraie place laissée au dialogue et à l’engagement, se distinguent précisément dans un monde où l’appel à l’autorité se fait plus fort”, avance Jochanan Eynikel.

Le connecting leadership reste selon lui un contrepoids puissant, surtout dans les organisations où le travail d’équipe, la transparence et l’engagement ont fait leurs preuves depuis des années.

En période d’incertitude, la tentation de choisir des leaders dominateurs et autoritaires grandit.

Jochanan Eynikel, philosophe de l’entreprise chez ETION

Utilité temporaire de l’autorité

Le philosophe reconnaît néanmoins que le leadership autoritaire ou directif est parfois nécessaire en situation de crise. “Pendant la pandémie de coronavirus, les décisions rapides et radicales ont bénéficié d’un large soutien. Dans ces moments, la clarté l’emporte sur la participation.”

Mais ce soutien est temporaire. “Dès que la menace aiguë disparaît, les gens s’attendent à nouveau à de l’engagement et de la concertation.”

L’équilibre est-il maintenu?

L’avenir du leadership est donc déterminé par le contexte sociétal et la flexibilité des leaders, indique Jochanan Eynikel. “En période d’incertitude, la tentation de choisir des leaders dominateurs et autoritaires grandit.”

Pourtant, il voit aussi une chance pour les connecting leaders combinant stabilité, vision et chaleur humaine. “Celles et ceux qui ne se laissent pas emporter par l’appel à l’autorité, mais demeurent fidèles aux valeurs réellement fructueuses – confiance, ouverture et collaboration – ont aujourd’hui une chance unique de se démarquer positivement.”